Juan Rulfo, "Dis-leur de ne pas me tuer !", extrait du début de la nouvelle (exemple illustrant la polyphonie et les différentes voix dans le texte).
« Dis-leur de ne pas me tuer ! » est une nouvelle de Juan Rulfo publiée dans La plaine en flammes en 1953, traduite par Gabriel Iaculli pour Gallimard.
Cette nouvelle raconte l'histoire de Juvencio Nava, un vieil homme qui a passé quarante ans en fuite après avoir tué Don Lupe Terreros. Maintenant capturé, il supplie son fils Justino d'intercéder pour lui auprès du sergent et du colonel qui s'apprêtent à l'exécuter. L'extrait choisi illustre remarquablement comment un texte peut faire entendre plusieurs voix : celle du père désespéré, celle du fils réticent, et celle du narrateur qui nous donne accès aux pensées et aux souvenirs du condamné.
Juan Rulfo, "Dis-leur de ne pas me tuer !"
— Dis-leur de ne pas me tuer, Justino ! Allez, va leur dire ça. Par pitié. Dis-leur ça. Qu'ils m'épargnent par pitié.
— Je ne peux pas faire ça. Il y a là un sergent qui ne veut pas entendre parler de toi.
— Débrouille-toi pour qu'il t'écoute. Tu es assez dégourdi pour ça, dis-lui que j'ai eu bien assez peur comme ça ! Dis-lui qu'il m'épargne simplement par pitié.
— Il ne s'agit plus de te faire peur. Il paraît qu'ils vont te tuer, pour de bon. Et moi, je ne veux pas retourner là-bas.
— Vas-y encore une fois. Encore une fois seulement, voir un peu ce que tu obtiens.
— Non, je n'ai pas envie d'aller là-bas. On dit que je suis ton fils. Et si je vais les voir trop souvent, ils finiront par savoir qui je suis et ils me fusilleront moi aussi. Mieux vaut laisser les choses comme elles sont.
— Allez, Justino. Dis-leur d'avoir un peu pitié de moi. Dis-leur simplement ça.
Justino a serré les dents puis il a secoué la tête en disant :
— Non.
Et il a secoué la tête encore un bon moment.
— Dis au sergent qu'il te laisse voir le colonel. Et dis-lui que je me fais vieux. Que je ne vaux plus grand-chose. Ça lui apportera quoi, de me tuer ? Rien du tout. Il doit tout de même bien avoir une âme. Dis-lui de m'épargner pour sauver son âme.
Justino s'est levé du tas de pierres où il s'était assis et s'est dirigé vers la porte de l'enclos. Puis, il s'est retourné pour dire :
— Bon, j'y vais. Mais si par malheur ils me fusillent moi aussi, qui prendra soin de ma famille et des enfants ?
— La providence, Justino. Elle s'occupera d'eux. Et toi, occupe-toi d'aller là-bas et de voir ce que tu peux faire pour moi. C'est ça, le plus urgent.
Ils l'avaient amené ici à l'aube. Et maintenant, c'était le matin et il était encore là, attaché à un poteau à attendre. Il ne pouvait rester une minute tranquille. Il avait même essayé de dormir un petit moment pour se calmer. Mais le sommeil l'avait quitté. La faim l'avait quitté, elle aussi. Il n'avait envie de rien. Simplement de vivre. Maintenant qu'il savait parfaitement qu'on allait le tuer, il lui était venu une drôle d'envie de vivre comme à quelqu'un qui viendrait de ressusciter.
Qui aurait pu dire que cette affaire si vieille, si sordide, qu'il croyait si bien enterrée, allait refaire surface. Cette affaire pour laquelle il a dû tuer don Lupe. Pas à cause de ceci ou de cela, comme les gens d'Alima ont voulu faire croire, mais parce qu'il avait ses raisons à lui. Lui, il revoyait tout :
Don Lupe Terreros, le propriétaire de la Puerta de Piedra, et, pour être plus précis, le parrain d'un de ses enfants. Que lui, Juvencio Nava, a justement dû tuer à cause de ça ; parce que Don Lupe était le propriétaire de la Puerta de Piedra et aussi le parrain de son enfant, et qu'il avait refusé le pâturage pour ses bestiaux.
D'abord, il n'avait rien dit, par amitié, tout simplement. Mais après, quand la sécheresse était venue, quand il avait vu que ses bêtes harcelées par la faim mouraient l'une après l'autre et que Don Lupe lui refusait toujours l'herbe de son pré alors, il avait démoli la barrière et conduit son troupeau de bêtes maigres jusqu'à l'herbage où elles s'étaient rempli la panse. Ça, ça ne lui avait pas plu, à Don Lupe, et il avait fait réparer la clôture, pour que lui, Juvencio Nava, aille encore ouvrir la brèche. Tant et si bien qu'on la réparait le jour et qu'on le rouvrait la nuit, et, pendant ce temps, le bétail était là, toujours collé à la clôture, toujours à attendre ; son bétail à lui, qui, avant, devait se contenter de humer l'odeur de l'herbe sans pouvoir y goûter.
Don Lupe et lui se disputaient et se disputaient encore sans arriver à se mettre d'accord.
Jusqu'au jour où Don Lupe lui a dit :
— Écoute, Juvencio, la prochaine bête que tu fais entrer dans le pré, je te la tue.
Et où, lui, il lui a répondu :
— Écoutez, Don Lupe, c'est pas ma faute, à moi, si les bêtes cherchent leurs aises. Elles ne connaissent pas le mal. Alors, vous allez voir, si vous me les tuez.
« Et il m'a tué un taurillon.
« Ça s'est passé il y a trente-cinq ans, en mars, puisque, en avril, je courais déjà la montagne pour échapper à la justice. […] Toute ma vie, c'a été comme ça. Pas un an ou deux, non. Toute la vie. »
Et c'était maintenant qu'ils venaient le chercher, quand, il n'attendait plus personne, sachant bien que les gens oublient, maintenant qu'il croyait pouvoir enfin couler au moins ses derniers jours tranquilles. « C'est déjà ça, se disait-il. Je vais pouvoir faire de vieux os. Ils vont me laisser en paix. »
Cet espoir, c'était tout ce qui avait compté pour lui. Et c'est à cause de cet espoir qu'il avait tant de mal à se faire à l'idée de mourir comme ça, brusquement, à cette heure de sa vie, après avoir tellement lutté pour échapper à la mort ; après avoir passé le plus clair de sa vie à cavaler d'un endroit à l'autre talonné par la peur, et alors qu'il n'avait plus sur les os qu'une peau coriace, tannée par tous ces mauvais jours où il devait se cacher de toute le monde.
N'avait-il pas, à cause de ça, perdu sa femme ? Le jour où on lui avait annoncé qu'elle était partie, l'idée d'aller la chercher ne lui était même pas venue. Pour éviter de descendre au village, il l'avait laissée partir sans chercher à savoir ni où ni avec qui elle s'en allait. Il l'avait laissée filer comme tout le reste, sans rien faire. Maintenant, la seule chose qu'il lui restait à défendre, c'était sa peau. Et il la défendrait comme il le pourrait. Il ne devait pas se laisser tuer. Il ne devait pas. Et maintenant moins que jamais.
Analyse
Analysez le texte que vous venez de lire à partir des notions étudiées dans le chapitre 1.5