Interletral, L'apprentissage interactif de la linguistique et de la littérature
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1.3. Typologies discursives

Raymond Queneau, "Exercices de style", 1947 (exemple illustrant la diversité des types de discours).

Exercices de style de Raymond Queneau (publié en 1947) est une œuvre qui illustre parfaitement les thèmes abordés dans ce chapitre sur les typologies discursives.

Dans ce livre, Queneau raconte la même histoire de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes, démontrant comment le choix du type de discours transforme radicalement la présentation d'un même événement. L'anecdote elle-même est simple : dans un autobus parisien, un jeune homme au long cou se dispute avec un autre voyageur, puis va s'asseoir. Deux heures plus tard, le narrateur revoit ce même jeune homme devant la gare Saint-Lazare, en train de discuter avec un ami au sujet d'un bouton de pardessus.

Voici une sélection de quelques-unes de ces variations stylistiques :

Raymond Queneau, "Exercices de style"


Notations

Dans l'S, à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.

Deux heures plus tard, je le rencontre cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » Il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi.

Récit

Un jour vers midi du côté du parc Monceau, sur la plate-forme arrière d'un autobus à peu près complet de la ligne S (aujourd'hui 84), j'aperçus un personnage au cou fort long qui portait un feutre mou entouré d'un galon tressé au lieu de ruban. Cet individu interpella tout à coup son voisin en prétendant que celui-ci faisait exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu'il montait ou descendait des voyageurs. Il abandonna d'ailleurs rapidement la discussion pour se jeter sur une place devenue libre.

Deux heures plus tard, je le revis devant la gare Saint-Lazare en grande conversation avec un ami qui lui conseillait de diminuer l'échancrure de son pardessus en en faisant remonter le bouton supérieur par quelque tailleur compétent.

Lettre officielle

J'ai l'honneur de vous informer des faits suivants dont j'ai pu être le témoin aussi impartial qu'horrifié.

Ce jour même, aux environs de midi, je me trouvais sur la plate-forme d'un autobus qui remontait la rue de Courcelles en direction de la place Champerret. Ledit autobus était complet, plus que complet même, oserai-je dire, car le receveur avait pris en surcharge plusieurs impétrants, sans raison valable et mû par une bonté d'âme exagérée qui le faisait passer outre aux règlements et qui, par suite, frisait l'indulgence. À chaque arrêt, les allées et venues des voyageurs descendants et montants ne manquaient pas de provoquer une certaine bousculade qui incita l'un de ces voyageurs à protester, mais non sans timidité. Je dois dire qu'il alla s'asseoir dès que la chose fut possible.

J'ajouterai à ce bref récit cet addendum : j'eus l'occasion d'apercevoir ce voyageur quelque temps après en compagnie d'un personnage que je n'ai pu identifier. La conversation qu'ils échangeaient avec animation semblait avoir trait à des questions de nature esthétique.

Étant données ces conditions, je vous prie de vouloir bien, monsieur, m'indiquer les conséquences que je dois tirer de ces faits et l'attitude qu'ensuite il vous semblera bon que je prenne dans la conduite de ma vie subséquente.

Dans l'attente de votre réponse, je vous assure, monsieur, de ma parfaite considération empressée au moins.

Prière d'insérer

Dans son nouveau roman, traité avec le brio qui lui est propre, le célèbre romancier X, à qui nous devons déjà tant de chefs-d'œuvre, s'est appliqué à ne mettre en scène que des personnages bien dessinés et agissant dans une atmosphère compréhensible par tous, grands et petits. L'intrigue tourne donc autour de la rencontre dans un autobus du héros de cette histoire et d'un personnage assez énigmatique qui se querelle avec le premier venu. Dans l'épisode final, on voit ce mystérieux individu écoutant avec la plus grande attention les conseils d'un ami, maître ès dandysme. Le tout donne une impression charmante que le romancier X a burinée avec un rare bonheur.

Interrogatoire

— À quelle heure ce jour-là passa l'autobus de la ligne S de midi 23, direction porte de Champerret ?

— À midi 38.

— Y avait-il beaucoup de monde dans l'autobus de la ligne S sus-désigné ?

— Des floppées.

— Qu'y remarquâtes-vous de particulier ?

— Un particulier qui avait un très long cou et une tresse autour de son chapeau.

— Son comportement était-il aussi singulier que sa mise et son anatomie ?

— Tout d'abord non ; il était normal, mais il finit par s'avérer être celui d'un cyclothymique paranoïaque légèrement hypotendu dans un état d'irritabilité hypergastrique.

— Comment cela se traduisit-il ?

— Le particulier en question interpella son voisin sur un ton pleurnichard en lui demandant s'il ne faisait pas exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu'il montait ou descendait des voyageurs.

— Ce reproche était-il fondé ?

— Je l'ignore.

— Comme se termina cet incident ?

— Par la fuite précipitée du jeune homme qui alla occuper une place libre.

— Cet incident eut-il un rebondissement ?

— Moins de deux heures plus tard.

— En quoi consista ce rebondissement ?

— En la réapparition de cet individu sur mon chemin.

— Où et comment le revîtes-vous ?

— En passant en autobus devant la cour de Rome.

— Qu'y faisait-il ?

— Il prenait une consultation d'élégance.

Sonnet

Glabre de la vaisselle et tressé du bonnet,
Un paltoquet chétif au cou mélancolique
Et long se préparait, quotidienne colique.
À prendre un autobus le plus souvent complet.

L'un vint, c'était un dix ou bien peut-être un S.
La plate-forme, hochet adjoint au véhicule,
Trimbalait une foule en son sein minuscule
Où des richards pervers allumaient des londrès

Le jeune girafeau, cité première strophe,
Grimpé sur cette planche entreprend un péquin
Lequel, proclame-t-il, voulait sa catastrophe,

Pour sortir du pétrin bigle une place assise
Et s'y met. Le temps passe. Au retour un faquin
À propos d'un bouton examinait sa mise.

Télégraphique

BUS BONDÉ STOP JNHOMME LONG COU CHAPEAU CERCLE TRESSÉ APOSTROPHE VOYAGEUR INCONNU SANS PRÉTEXTE VALABLE STOP QUESTION DOIGTS PIEDS FROISSÉS CONTACT TALON PRÉTENDU VOLONTAIRE STOP JNHOMME ABANDONNE DISCUSSION POUR PLACE LIBRE STOP QUATORZE HEURES PLACE ROME JNHOMME ÉCOUTE CONSEILS VESTIMENTAIRES CAMARADE STOP DÉPLACER BOUTON STOP SIGNÉ ARCTURUS.

Analyse

Analysez le texte que vous venez de lire à partir des notions étudiées dans le chapitre 1.3

Écoutez l'analyse qui vous est proposée.