George Orwell, "La ferme des animaux", chapitre I (exemple illustrant les stratégies du discours argumentatif).
Cet extrait du chapitre I de La ferme des animaux de George Orwell (1945), traduit par Romain Vigier, illustre de manière exemplaire les stratégies du discours argumentatif abordées dans ce chapitre.
À la Ferme du Manoir, dont le propriétaire est M. Martin, vivent des poules, des oies, des canards, des pigeons, des cochons, des chats, des chiens, des chevaux, des chèvres, des ânes, des moutons et des vaches. Martin passe plus de temps à s'enivrer qu'à s'occuper de ses animaux. Le vieux Major, un cochon de douze ans que tous les habitants de la ferme apprécient beaucoup, convoque un soir tous les animaux et leur tient un discours dont voici l'extrait :
George Orwell, "La ferme des animaux"
« Camarades, vous avez déjà entendu parler du rêve étrange que j'ai fait la nuit dernière. Je vous le raconterai plus tard, j'ai autre chose à vous dire d'abord. Je ne pense pas que je serai encore avec vous très longtemps, camarades, et avant de mourir, il est de mon devoir de vous transmettre les savoirs que j'ai acquis. J'ai eu une très longue vie, j'ai eu du temps pour réfléchir, tout seul dans ma porcherie, et je pense que je peux comprendre la nature de la vie sur cette terre aussi bien que n'importe quel animal. C'est de ça dont je veux vous parler.
« Alors, camarades, quelle est la nature de la vie que nous menons ? Ouvrons les yeux : nos vies sont misérables, éprouvantes et courtes. Nous naissons, nous recevons juste assez de nourriture pour respirer, et ceux qui en sont capables sont exploités jusqu'à l'épuisement, et à l'instant où nous devenons improductifs, nous sommes massacrés dans la cruauté la plus absolue. Aucun animal dans ce pays ne connaît plus la tranquillité ou le bonheur après sa première année. Aucun animal dans ce pays n'est libre. La vie d'un animal, c'est la misère et l'esclavage : voilà la vérité.
« Mais est-ce seulement l'ordre naturel ? Est-ce parce que nos terres sont si pauvres qu'elles ne garantissent pas une vie digne à ceux qui les occupent ? Non, camarades, mille fois non ! Le sol de ce pays est fertile, son climat est propice, il peut fournir de la nourriture en abondance pour bien plus d'animaux. Rien que notre ferme pourrait nourrir une douzaine de chevaux, vingt vaches, des centaines de moutons, dans un confort et une dignité qu'il devient difficile à imaginer. Pourquoi alors supportons-nous cette misérable condition ? Parce que le fruit de notre travail nous est volé par les humains. Voici, camarades, la source de tous nos problèmes, résumée en un seul mot : l'homme. L'homme est notre seul et réel ennemi. Retirez l'homme de l'équation, et la cause de notre faim et de notre exploitation est abolie pour toujours.
« L'homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d'œufs, il est trop faible pour tirer la charrue, il ne court pas assez vite pour attraper les lapins. Et pourtant il gouverne tous les animaux. Il les force à travailler en échange du strict nécessaire pour éviter la famine, et le reste, il le garde pour lui. Nous sillonnons le sol de notre labeur, nous le fertilisons de nos déjections, et pourtant pas un de nous ne possède plus que sa propre peau. Vous, les vaches, combien de milliers de litres de lait avez-vous donnés l'année passée ? Et qu'est-il arrivé à ce lait, qui aurait dû nourrir de robustes veaux ? Chaque goutte a fini dans la gorge de nos ennemis. Et vous, les poules, combien de vos œufs se sont transformés en poussins ? Le reste est parti au marché pour enrichir Martin et ses hommes. Et toi, Capucine, où sont ces quatre poulains que tu as portés, qui auraient dû t'apporter joie et réconfort dans ton grand âge ? Chacun a été vendu à sa première année : tu ne les reverras jamais. En retour de tes quatre accouchements et de tout ton labeur dans les champs, qu'as-tu obtenu, sinon de maigres rations et une stalle ?
« Et pourtant, même nos vies de misère ne se terminent pas naturellement. Pour ma part je ne me plains pas, je fais partie des chanceux. J'ai douze ans et j'ai eu plus de quatre-cents enfants. Voilà la vie naturelle d'un cochon. Mais aucun animal n'échappe au cruel couteau. Vous, les petits porcelets assis en face de moi, chacun d'entre vous hurlera à la mort sur le billot cette année. Cette horreur est notre destin commun. Vaches, cochons, poules, moutons, nous y passerons tous. Même les chevaux et les chiens n'ont pas un meilleur avenir. Toi, Tonnerre, le jour où tes muscles perdront de leur force, Martin te vendra à l'équarrisseur, qui te tranchera la gorge et te transformera en pâté pour chiens. Et quant à ces derniers, quand ils deviendront vieux et édentés, Martin leur attachera une brique autour du cou et les jettera dans l'étang.
« N'est-il pas clair désormais, camarades, que toutes nos peines et nos souffrances proviennent de la tyrannie des humains ? Débarrassons-nous de l'homme, et le fruit de notre labeur sera nôtre. Quasiment du jour au lendemain, nous pourrions devenir riches et libres. Que devons-nous faire, alors ? C'est simple : travailler, nuit et jour, corps et âme, au renversement de la race humaine ! Tel est mon message, camarades : Rébellion ! Je ne sais pas quand cette Rébellion aura lieu, peut-être dans une semaine ou dans un siècle, mais, aussi sûr que je vois cette paille sous mes pieds, tôt ou tard, justice sera faite. Faites-en votre objectif, camarades, pour le restant de votre courte vie ! Et par-dessus tout, transmettez mon message à ceux qui vous succéderont, que les générations à venir poursuivent la lutte jusqu'à la victoire.
« Et souvenez-vous, camarades, votre volonté ne doit jamais faillir. Aucune dispute ne doit vous disperser. N'écoutez jamais quand on vous dit que les humains et les animaux ont un intérêt commun, que la prospérité des uns est la prospérité des autres. Ce sont des mensonges. L'homme ne sert les intérêts d'aucune autre créature que lui-même. Et parmi nous doit régner une parfaite unité, une parfaite solidarité dans la lutte. Tous les hommes sont des ennemis. Tous les animaux sont des camarades. »
Analyse
Analysez le texte que vous venez de lire à partir des notions étudiées dans le chapitre 1.8